MindsEye est sorti le 10 juin 2025 avec la promesse de bousculer le genre action-aventure, porté par le nom de Leslie Benzies, l’ancien président de Rockstar North et figure centrale du développement de Grand Theft Auto. Le résultat a été l’une des catastrophes industrielles les plus retentissantes de l’année : des bugs en pagaille dès le lancement, un gameplay sous-développé, une note de 3/10 sur GameSpot et, selon Metacritic, le titre de pire jeu de 2025. Rien que ça.
Depuis, Build a Rocket Boy n’a pas chômé. Pas pour remettre le jeu sur pied, enfin pas seulement, mais surtout pour alimenter une narrative qui tient autant du thriller d’espionnage que de la communication de crise mal calibrée.
Une nouvelle vague de licenciements, encore
Le 4 mars 2026, le co-PDG de Build a Rocket Boy, Mark Gerhard, a publié un communiqué sur LinkedIn pour annoncer une nouvelle série de licenciements au sein du studio. Il présente la décision comme douloureuse, inévitable, et rend hommage aux talents qui partent. Jusque-là, rien d’inhabituel dans une industrie qui enchaîne les plans sociaux depuis deux ans. On pense notamment aux vagues qui ont secoué Don’t Nod et Crystal Dynamics, deux studios pourtant reconnus pour leur travail de qualité.
Mais là où le discours de Gerhard dérape, c’est dans ce qui suit immédiatement les condoléances d’usage. Plutôt que de prendre ses responsabilités et de poser les bases d’une reconstruction crédible, le co-PDG repart de plus belle sur le terrain des accusations, en évoquant des preuves accablantes d’espionnage organisé et de sabotage d’entreprise autour du lancement de MindsEye. Avec, comme toujours, une précision bien commode : l’affaire étant désormais portée devant les tribunaux, il ne peut pas encore tout dévoiler publiquement.
Le problème, c’est que ce refrain-là, on l’entend depuis des mois.
Un récit qui date d’avant même la sortie du jeu
Il faut replacer les choses dans leur contexte. Les accusations de sabotage n’ont pas émergé après l’échec commercial de MindsEye. Gerhard et Benzies agitaient ce spectre avant même la sortie du titre, alors que les premiers previews tombaient déjà très négatifs. Des bot farms postant des commentaires négatifs, une campagne concertée pour torpiller le jeu, une « très grande entreprise américaine » nommée Ritual Network présentée comme l’orchestratrice de la destruction du projet… Le hic : Ritual Network est en réalité une petite agence de relations publiques pour créateurs TikTok et YouTube, basée à Scunthorpe en Angleterre. Difficile d’y voir un titan capable de dépenser plus d’un million d’euros pour couler un jeu.
Plus récemment, Gerhard avait même évoqué l’idée de dénoncer publiquement les « saboteurs » via une mission d’espionnage dans le jeu lui-même, ce qui aurait représenté un degré de mélange entre fiction et règlement de comptes assez inédit dans l’histoire du jeu vidéo.
Des témoignages qui contredisent partiellement cette thèse
Il serait malhonnête de réduire toute l’affaire à de la mauvaise foi pure. Un ancien Lead Platform Engineer du studio, Jordan Rey, ayant travaillé sur MindsEye entre juin 2023 et décembre 2024, a pris la parole sur LinkedIn pour confirmer avoir lui-même été victime de comportements criminels : création d’un serveur Discord secret pour le doxxer et l’insulter, et même du swatting à son domicile en France, une pratique ignoble qui consiste à déclencher faussement une intervention policière armée à l’adresse d’une personne.
Ces faits sont réels, condamnables, et méritent toute la sévérité de la loi. Mais ils n’expliquent pas pourquoi MindsEye était un jeu techniquement défaillant. Ils n’expliquent pas non plus les nombreux témoignages d’anciens employés publiés en octobre 2025 dans une lettre ouverte collective, dans laquelle une centaine de développeurs actuels et anciens décrivaient un management toxique, du burnout, de l’insécurité professionnelle et des problèmes de santé directement liés aux conditions de travail au sein du studio. Ces voix, elles, ne pointent pas vers un mystérieux saboteur externe.
Le problème de communication
Ce qui choque véritablement dans ce nouveau communiqué de Gerhard, au-delà du fond, c’est la forme. Mélanger dans un même message l’annonce de licenciements affectant des dizaines de personnes avec la relance d’une théorie de complot toujours aussi vague, c’est une erreur de jugement évidente. Comme l’a formulé un observateur de l’industrie cité dans la presse anglophone, les personnes concernées par les licenciements méritent mieux que d’apprendre leur mise à pied en même temps qu’un récit d’espionnage dont les preuves ne peuvent pas encore être partagées publiquement.
La communication de crise de Build a Rocket Boy souffre d’un défaut fondamental : elle cherche à répartir la responsabilité avant même d’avoir démontré sa capacité à redresser la barre. Or, ce que les joueurs et l’industrie attendent dans ce genre de situation, c’est de voir le studio agir concrètement sur le produit, et non de cumuler les déclarations à charge contre des adversaires non identifiés.
MindsEye existe encore, mais pour combien de temps ?
Il convient de préciser que MindsEye n’est pas mort. Le studio a publié plusieurs mises à jour post-lancement, dont la Update 7 début 2026 qui s’est concentrée sur la fluidité de la campagne, l’amélioration des objectifs et le comportement de l’IA. Les avis récents sur Steam sont même passés en territoire « majoritairement positif », signe que les développeurs restants s’investissent sincèrement dans la réhabilitation du titre.
Build a Rocket Boy a également annoncé une rupture avec son éditeur IO Interactive et une « nouvelle phase de développement » pour le jeu. Leslie Benzies, de son côté, s’est mis temporairement en retrait de ses fonctions depuis février 2026, une décision qui a alimenté les spéculations sur l’avenir de la direction du studio.
Le fait que ces nouvelles vagues de licenciements interviennent précisément au moment où le studio cherchait à rebâtir une crédibilité fragilise considérablement cet effort. Car sans équipe stable et sans communication transparente, même les meilleures intentions de suivi post-lancement risquent de ne pas suffire.
Un miroir de la crise de l’industrie
Cette affaire MindsEye illustre à sa façon la précarité structurelle dans laquelle se trouve l’industrie du jeu vidéo en ce moment. Les licenciements massifs ne sont plus l’exception, et les grands éditeurs comme les studios indépendants y sont tous confrontés. Ce qui est plus rare, et plus préoccupant, c’est de voir un studio instrumentaliser cette précarité dans sa communication, en en faisant un argument au service d’une thèse jamais pleinement étayée publiquement.
Aux développeurs touchés par cette vague, ainsi qu’à tous ceux qui ont quitté Build a Rocket Boy depuis le lancement de MindsEye, une pensée sincère. Ils ont mis des années de travail dans ce projet, et ils méritent mieux que d’être les personnages secondaires d’un feuilleton judiciaire dont on attend toujours le premier acte concret.
Et vous, qu’est-ce que vous pensez de la gestion de crise de Build a Rocket Boy ? Vous croyez à la thèse du sabotage organisé, ou vous pensez comme beaucoup que la direction cherche surtout à esquiver ses responsabilités ? Donnez votre avis en commentaire et partagez l’article si le sujet vous interpelle !

